La confusion des paysages
Confusion du paysage ? Après la "confusion des monuments"1 désormais objet de réflexion, irons nous prochainement vers une "confusion du paysage". Le concept et ses mots voyagent dans tous les textes, se croisent dans toutes les écoles, omnibulent chercheurs et "grand" public, aménageurs et concepteurs, fonde enfin aujourd'hui l'argumentation de beaucoup de projets architecturaux. Il n'est pas temps d'introduire dans les écoles d'architecture une sensibilisation au paysage -il y est présent depuis 20 ans, même si les 5 dernières années atteignent un paroxysme certain-, mais de borner avec plus d'attention les champs d'intervention, rendre prudent et mesurés futurs architectes et enseignants. Puisque les mots deviennent peu à peu presque galvaudés, débusquons les sources d'équivoque, essentiellement sur trois points: la confusion des métiers, la confusion des enjeux, la confusion des écritures et des attitudes. La confusion des métiers... Il y a plusieurs métiers: paysagistes, architectes, ingénieurs, décideurs, aménageurs Tous, aujourd'hui et de plus en plus, convoquent le paysage. Les étudiants des écoles d'architecture deviendront pour la plupart Architectes, et non Paysagistes. Les métiers évoluent, et leur champ d'intervention s'est élargi: l'architecte n'est plus seulement le concepteur du bâtiment, mais travaille souvent à plus grande échelle, et collabore avec de nombreuses autres compétences. Parce que cette collaboration exige un dialogue, il est toujours utile que certains concepts et références soient partagées, qu'emerge une culture commune. Première exigence sur la question du paysage, pour les architectes. Inutile d'ailleurs d'opposer deux métiers (le paysagiste, l'architecte): les congruences entre ces deux compétences ne se recoupent pas selon le savoir-faire mais selon l'attitude. Ces deux métiers peuvent parfois se retrouver avec plus de bonheur que lors de l'association de deux architectes, ou deux paysagistes. Je pense par exemple au Parc Citroën-Cévennes, dont une partie a été coproduite par P. Berger et G. Clément, et l'autre par G.Provost et Viguier-Jodry: réalisation remarquable qui associent deux "états d'esprit", deux cultures de projet, et non pas deux métiers. Dans cette ville sans cesse plus discontinue, dans cette dissolution de la campagne, nous sommes ainsi sans doute toujours plus près des attitudes du XVIII° siècles que de celles de la modernité 2 . Notons le caractère très "franco-français" de ce débat: la situation est toute différente dans les pays étrangers où ni les commandes, ni les concepts ne correspondent pas aux mêmes métiers: les architectes espagnols réalisent parfois des parcs (le jardin botanique de Ferrater à Barcelone), le "landscape architecture" contemporain finlandais constitue à disposer des objets célibataires mais raffinés, lumineux d'individualité, au c¦ur de la forêt. L'objectif des écoles d'architecture quant aux métiers sera qu'architectes et paysagistes se comprennent mieux, assemblent plus souvent leur savoir-faire afin de faire émerger non pas des écritures singulières mais des attitudes constructives, bref des idées. La confusion des enjeux Les commandes sont distinctes: un édifice d'un côté -bibliothèque, école, bureaux- un pont ou une route de l'autre, un parc ou un jardin enfin. Ce qui ne signifie pas que les enjeux soient distincts. Paul Shepheard, dans son ouvrage "Cultivated wilderness, or what is landscape?", parle du paysage comme d'une stratégie, comparant le projet à un champ de bataille: "Il y a les bâtiments, au milieu: la tactique; les machines au bout de l'échelle: opérations. Et il y a le paysage à l'autre bout. Le paysage est une vue d'ensemble, la stratégie". Il mentionne l'exemple de la cathédrale Saint-Paul, dont le sommet du dôme est à l'exacte altitude de deux collines-repères de Londres, Crystal Palace et Parliament Hill, le dôme "filling up the London basin () as a strategy" 3 . C'est à partir de l'élévation du dôme que les deux collines -éléments naturels- deviennent partie d'un paysage construit par le regard, ces paysages de Londres peints par Canaletto ou Turner. La grande échelle est référencée dès le premier acte, à toute petite échelle: Le Corbusier à Alger déroulant ses immeubles le long des côtes sinueuses, Aurélio Galfetti barrant une vallée suisse d'une longue galerie promenade, ou plus récemment Patrick Berger au bord du Léman installant avec le siège de l'UEFA une "règle" pour le paysage, ces architectes ne recherchent ni la dissimulation, ni "l'intégration" ou le mimétisme: ces architectures font du paysage un récit, et là les brumes du Léman, sa lumière changeante, l'horizon des glaciers sont soudain construits, assemblés, présents au regard et à l'expérience là où ils n'étaient que phénomènes. L'intervention, même limitée au bâti seul, construit le paysage, sur une plus vaste dimension. Cette construction du paysage par l'architecture ne s'opère pas seulement "in situ": elle fonctionne "in visu" par jeu de références imaginaires: lorsqu'il construit la maison de sa mère, la "petite maison", le Corbusier ne limite pas son regard au logis: la maison et son jardin racontent le lac à tel point que, présents sur sa rive, n'importe où, on est potentiellement assis sur le banc à regarder les montagnes, dans l'enclos ombragé de la maison. Le territoire n'est plus seulement un corps continu, il est doublé d'un imaginaire discontinu, laissant affleurer ici l'ailleurs et là les images d'autres paysages construits. La Maison sur la cascade, où Wright souhaitait que les Kauffman "soient partie" de la nature environnante, la Villa Mairea de Aalto et la Maison à New Canaan de Johnson installant jardin et murs sur un tertre, les ocres de Adalberto Libera sur les falaises de Capri, mais aussi plus récemment les voiles de titanes de Gehry dans le port de Bilbao, l'histoire de l'architecture n'est pas seulement une histoire des objets: tous ces exemples ont inventé -où contribué à créer- des paysages. Comme le bassin de Londres et sa topographie glacière n'existait pas en tant que paysage avant St Paul, l'horizon pacifique des lumières de Los Angeles n'existait pas avant les maisons de Pierre Koenig, les films et les photographies qui y furent mis en scène. Lorsque Rem Koolhaas assemble à Zeebruge un silo aux "elevators" des autobus, des camions et des voitures en partance depuis la gare maritime, il associe ce édifice au paysage des ports, à ces images de silos ruches de flux incessants de l'ère industrielle: paysage de Buffalo transposé dans la civilisation des loisirs, où le tourisme remplace peu à peu le grain à moudre. La ville contemporaine, la "troisième ville" de Bruno Fortier 4 , n'est ni "l'une tissée d'espaces, l'autre composée d'objets". Les idées de projets, les attitudes adoptées par les concepteurs voyagent, se font écho au long du temps. L'histoire de l'architecture peut mieux ainsi se relier à l'histoire des paysages. La confusion des écritures et des attitudes... L'enseignement permet de faire apparaître la justesse de l'attitude dans un ensemble de situations, plutôt qu'une vision dogmatique des écritures. Or, on le voit bien aujourd'hui, le risque est grand de se laisser entraîner -même dans les écoles- vers une jubilation esthètique qu'aurait certainement renié Dezallier en son temps, l'apparition de nouvelles écritures architecturales faisant directement référence au paysage, ou encore assez confusément à l'environnement ou à la nature. Ces projets peuvent parfois être "justes", c'est à dire correspondre à une attitude de projet raisonnée en cohérence avec une situation, un contexte de production et un imaginaire. Il est néanmoins de la responsabilité des enseignants de ne pas les transformer dans le dogme d'une époque. Ainsi ces architectures mimétiques, toutes de feuillages sérigraphiées, qui peuvent laisser croire à l'extrême que l'architecture, honteuse, se voile derrière les frondaisons et se masque sous les plis du terrain: il faudrait pourtant ne choisir la disparition et la fuite seulement lorsque la conversation est impossible ou déplacée. Ou bien encore les attitudes fort opportunément "écologiques" qui, du point de vue de l'écriture, se reconnaissent systématiquement comme "high tech": il est certes pertinent dans beaucoup de cas de tirer profit des procédés qu'offre l'industrie, encore plus juste de contribuer à les mettre au point. Mais l'architecture respectueuse de l'environnement n'a pas d'écriture: Gilles Perraudin ne fait pas autre chose qu'un bâtiment "écologique" avec ses chaix méditerrannéens: prenant la pierre à quelques kilomètres, la débitant avec les techniques contemporaines, il assemble un édifice aux performances thermiques étonnantes tout en maintenant l'activité de la carrière locale. L'écriture et l'attitude sont deux notions ainsi trompeuses. A la même attitude ne correspond pas toujours la même écriture architecturale, et le risque est grand de promouvoir ce qui entretien la confusion entre les termes. Ce que nous rappelle le paysage, pour l'architecture Louis Kahn disait que le plan est une "société de pièces", la rue étant "une pièce résultant d'un contrat () une pièce née des valeurs communes" 5 . Ce contrat entraîne une responsabilité du concepteur vis à vis de l'espace public: les lieux extérieurs, mais aussi les ouvrages et édifices qui le constituent. Parce que le terrain d'intervention de l'architecte et du paysagiste s'est déplacé avec les enjeux territoriaux, cette responsabilité s'exerce aussi (et surtout) vis à vis des paysages. Cette interrogation éthique rend fondamentaux quelques instruments ou principes si bien mis en évidence, aujourd'hui, par le travail sur le paysage. Parce que ces catégories sont celles du projet -architectural et paysager- elles doivent à n'en pas douter fonder les pédagogies - regarder: Le paysage suppose l'affutage des regards. Comprendre un paysage en lisant les sites, repèrant tel dans un palimpseste leur histoire accumulée selon les allées, les champs et les bois. Ce que font le géologue, le paysagiste, le géographe est aussi le travail de l'architecte. Sur chaque territoire où il projette, qu'il s'agisse de clairières, de landes ou de l'enchevêtrement des autoponts périurbains: le savoir-faire et la méthode appliquée au paysage sont maintenus, pour l'architecture. Ce regard aiguisé se forme à travers l'enseignement, mais aussi lors des voyages. Conception Nietschienne du paysage 6: le voyageur fonde le paysage. Si les étudiants ne voyagent plus comme Marco Polo ou plus près de nous Maupassant -ascension de l'Etna à pied en trois jours et sans goretex, on l'imagine- ces transports en d'autres lieux ne peuvent que construire un regard. Maupassant-voyageur nous livre d'ailleurs l'une des plus belles réflexion associant nature et paysage: " (Le temple) de Segeste semble avoir été posé au pied de cette montagne par un homme de génie qui avait eu la révélation du point unique où il devait être élevé. Il anime, à lui tout seul, l'immensité du paysage; il la fait vivante et divinement belle () Quand on visite un pays que les grecs ont habité, il suffit de chercher leurs théatres pour trouver les plus beaux points de vue" 7. On aura compris que cette lecture suppose un lent apprentissage, une culture des images et des lieux du monde. - concilier concept et savoir-faire, associer choses et idées: Lorsque les paysagistes M.Desvigne et C.Dalnoky élaborent le projet "pixel" à Greenwich, ils associent la compréhension d'une situation, la connaissance de la matière et l'idée de projet: le peuplement d'arbres assainira et fixera le terrain pollué des docks. Plantés comme une peupleraie selon un dessin régulier, la "matrice" évoluera avec le temps du damier au parc urbain où l'on aura ménagé clairières et sujets remarquables. C. Delmar et Anne-Sylvie Bruel ont une attitude semblable pour réhabiliter la carrière de Bivine: laissant faire la nature, accompagnant simplement le développement des végétaux vers le climax local. Ces savoir-faire, cette connaissance "intime" de la matière n'est pas dans ces projets dissociée du "parti": elle le fonde, le nourrit, elle en est la raison. Nous pouvons mieux offrir aux futurs architectes la possibilité de construire de tels assemblages. L'architecture est aussi faite de choses en elles-mêmes, faite de nature en quelque sorte: gravité, matières. |
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| 1 : "La confusion des monuments", les cahiers de médiologie n°7, 1999 | |
| 2 : Méditons les conseils donnés par Antoine Joseph Dezallier d'Argenville en 1739: "C'est à quoi un architecte ou un dessinateur de jardins doit principalement prendre garde, quand il veut inventer un beau plan, en le servant avec art et économie, des avantages d'une place, et en corrigeant par son industrie les défauts, les biais et les inégalités du terrain. C'est avec ces précautions qu'il doit conduire et règler l'impétuosité de son génie, en ne s'écartant jamais de la raison et ce qui peut s'exécuter de mieux, suivant la situation naturelle du lieu, à laquelle il doit toujours s'assujettir et s'accomoder" - L'architecte ou le dessinateur de jardins, indifféremment... Antoine Joseph Dezallier d'Argenville "La théorie du Jardinage", première partie, ch. III
3 : Paul Shepheard, "The cultivated wilderness, or what is Landscape?", MIT Press 1997. pp. XIII (strategy), pp.177-178 (St Paul). Traduction de l'auteur ("There are buildings in the middle: tactics. There are the machines at the close end of the scale: operations. And there is landscape at the other. Landscape is the overview, the strategy". |
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| 4 : Bruno Fortier, "L'amour des villes", Institut Français d'Architecture / ed. Mardaga, Liège 1994. | |
| 5 : Louis Kahn, "Silence et Lumière" - choix de conférences et d'entretiens, éditions du Linteau, Paris 1996, p.228. | |
6 : Mathieu Kessler, "Le paysage et son ombre", ed. PUF, coll. Perspectives Critiques, Paris 1999. |
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| 7 : Guy de Maupassant, "La Sicile", ed. Séquences, Paris 1998 (1885), pp. 56-57 / Je pense au très bel exemple du texte de Chateaubriand sur le massif du Mont-Blanc, véritable cours de paysage. L'auteur, de retour des Appalaches, argumente sur le caractère oeu grandiose des vallées alpines, parce que les arbres y sont trop petits et les montagnes trop hautes, masquant le ciel indispensable au paysage. En Amérique du Nord le rapport entre les thuyas gigantesques et les monts moins haut serait véritablement grandiose. Chateaubriand, "voyage au Mont-Blanc", ed. La biliothèque des Arts, 1995 (1802 | |
| 8 : Mathieu Kessler, ibid. p.9 | |