42 rue d'Avron 75020 Paris, France Obras architectes, Marc Bigarnet, Frédéric Bonnet
Question sur la doctrine architecturale

auteur : frédéric bonnet
ouvrage : les cahiers de la recherche architecturale, n° septembre 2000
éditeur : parenthèses, paris, septembre 2000

texte en français

La question de la doctrine en architecture me suggère d'adopter un triple point de vue: celui du rapport entre l'architecte et le politique, celui de la discipline architecturale (ses règles ou ses possibles "dogmes"), celui de l'enseignement - puisqu'il ne peut avoir doctrine sans transmission cohérente d'une génération à l'autre.

1- La responsabilité politique de l'architecte n'est aujourd'hui jamais évoquée avec clarté. Si une partie importante de la génération de ceux qui furent nos enseignants a su s'engager selon une conviction continue sur le terrain du logement social ou de l'espace public, l'engagement me semble être devenu un art de la récupération et de l'opportunisme parfois subtil, souvent grossier. Les auteurs d'une architecture chaque jour plus officielle proposent ce mois-là d'accompagner par de nouvelles théories formelles, sans prendre vraiment position, les effets du libéralisme sur le territoire, et le mois suivant évoque la mémoire ouvrière et la nécessaire préservation du patrimoine, le tout dans une confusion idéologique qui tient plus de l'effet publicitaire que d'une pensée politique. De même l'écologie et la nature sont récupérées comme arguments - et non comme fondations - pour défendre les projets, un peu comme les constructeurs automobiles vendent les berlines qui viendront rendre l’air des villes davantage irrespirable en faisant rêver sur les images de paysages vierges. S'ajoute à ces propos bruyants l'insupportable axiome selon lequel le monde est nouveau chaque jour et que tout est donc à réinventer. Je revendiquerais plutôt le droit à la patience, le droit d'assumer avec sérénité des héritages -pensés ou construits-, ce qui ne nous dédouane pas du devoir de l'invention. L'indispensable effort, qui demande patience et rigueur, est de promouvoir le bien collectif, la convivialité des objets, de préférer parfois l'effacement à la gesticulation, ne jamais dissocier les différentes échelles.

2- La discipline architecturale

Quant à la discipline architecturale, je propose trois mots, ceux qui me paraissent les plus essentiels ici: durée, récit, outils.

2.1- durée

Savoir réconcilier les différentes durées coexistantes est le fondement de toute intervention contemporaine, du temps géologique à ceux de la vitesse et de la mobilité. Cette référence indispensable à la durée nous impose d'assumer notre propre héritage. J'ai eu la chance d'avoir pour "initiateurs" deux architectes -Patrick Berger, Bruno Fortier-, c'est un héritage intellectuel, et même si notre travail est constitué de différences, je souhaite affirmer cette filiation. Paradoxalement, cette position sur la durée rend difficile le recul sur mes propres propositions. L'architecture trouve sa juste mesure seulement trente ans après: ainsi Aalto n'est pas pour moi un grand architecte parce qu'il le fut en son temps, mais parce que, vingt-cinq ans après sa mort, ses bâtiments pourraient aussi bien avoir été terminés l'année dernière ou il y a deux siècles, dans un pays qui n'a pourtant plus rien à voir avec la Finlande d'alors.

2.2- récit

L'architecture raconte, elle est le vecteur ou le révélateur d'un imaginaire, peut-être le lien à partager. Ces références ne sont pas seulement formelles, nous avons une liberté de choix entre plusieurs récits possibles, de sources géographiques ou temporelles. Ces liens sont plus proches des sympathies évoquées par Foucault que d’un simple travail sur l’histoire et les traces. Parce que la liberté référentielle s’étend, la responsabilité du choix est plus importante. Dans quelle histoire s'inscrire, pour chaque projet et d'un projet à l'autre? Cette hésitation fonde un autre dogme, celui du doute et du questionnement. L'architecture doit poser des questions, ne pas seulement tenter d'y répondre.

2.3- outils

L’architecte est aussi responsable de la maîtrise et du développement des outils de sa discipline. Je crois au dessin et à la puissance de la géométrie, à l'influence de l'arithmétique (le chiffre du projet, un, deux, trois ou bien sériel). Je crois aux "problèmes" de l'architecture (à l'image des mathématiques), qui sont justement intemporels: la construction et le dessin posent le problème du cadre, du lien avec le sol ou le ciel, ou celui l'angle: leurs résolutions par Wren ou par Souto de Moura sont différentes, mais c'est la même question qui est posée. L'embryon de dogme est ici la dissociation de l'écriture et de l'attitude, et une prise de distance vis-à-vis de la forme au bénéfice de la méthode de fabrication, de la stratégie et de la négociation. Il peut y avoir variation de la forme et constance de l'écriture, permanence de l'attitude.

3- L'enseignement

L'enseignement enfin. Deux chantiers sont nécessaires, suivant le juste apport des sciences humaines et la part renforcée du projet: celui de la réalisation de véritables cours d'architecture d'une part, celui du développement d'une véritable culture scientifique d'autre part, qui ne soit pas seulement la transmission de "trucs" opératoires. Après seulement deux années d'enseignement du projet, je suis surpris de la frilosité avec laquelle on aborde les "leçons" d'architecture, pourtant presque inexistantes dans les écoles. En Espagne, pays où les architectes ne sont ni des rigolos ni des prédicateurs, il est naturel de publier des cours de composition, des cours de construction. En France, des ouvrages prenant position, proposant un point de vue sur l'architecture, énonçant méthodes et règles sont exceptionnels, à l'image des Onze Leçons de Pierre Riboulet sur la composition urbaine, d'ailleurs publiées par une grande école d'ingénieurs. Que l'on y expose certitudes ou interrogations, réalisons des cours cohérents, utilisant les possibilités structurelles de l'hypertexte, des réseaux, de l'interactivité.

 

lien 1 : libraries en ligne
lien 2 : cahiers de la recherche archi.

Les autres questions posées par "les cahiers de la recherche architecturale"

Les cahiers de la recherche ont posé aux architectes interviewés les 3 questions suivantes:

1 : Quel œuvre est selon vous l'évènement politique le plus important des 20 dernières années ?

2 : Quelle œuvre est selon vous la plus importante dans les 20 dernières années (cinéma, peinture, arts, etc…)

3 : Quelle œuvre architecturale est pour vous la plus importante dans les 20 dernières années (cinéma, peinture, arts, etc…)

Les réponses…

1 : La tentation est grande de chercher ici l'originalité. Je préfère me fondre dans l'évidence: l'évènement le plus important n'est pas local -que s'est-il passé en France ces vingt dernières années ?-, et je vois mal comment on pourrait mentionner autre série d'évènement que celle qui a fait passer les pays "socialistes" d'une dictature à l'autre, celle du marché et des mafias. Au-delà des conséquences sur la géopolitique et sur les citoyens de ces pays, l'impact le plus important sera intellectuel: la pensée, la philosophie, les mouvements artistiques du vingtième siècle se sont construits sur un monde binaire rouge et blanc, qui a désormais changé de nature. J'hésite à citer une autre mutation importante, celle de la crise de la démocratie, qui produit au moins autant d'effets: la certitude que ce n'est plus le politique qui gouverne le navire, aussi bien au niveau local que global, s'annonce par les mêmes symptômes en économie que dans les domaines de la gestion du territoire et de la cité. Face à cela, plus question de continuer un chemin, ou de choisir entre deux options: il y a bien de nouveaux réseaux à édifier.

2 : Le propos est limité, et je prends comme simple critère celui de mon émotion intellectuelle: l'œuvre de Andrej Tarkovski, parce qu'elle est inquiétante et mystérieuse.

3 : Pour les outils propres à la discipline: le siège de l'UEFA de Berger et Anzuitti, simplement parce qu'il résout une nouvelle question d'architecture, celle du rapport entre structure et second-œuvre, où domine ce dernier.

Pour la durée: l'œuvre des architectes portugais contemporains, le lien qu'ils ont su faire entre un héritage ("arquitectura popular em portugal", l'inventaire de leurs maîtres), la production du reste de l'Europe et les questions d'aujourd'hui.

 
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