habiter auteur : marc bigarnet
Nous pourrions "feuilleter" la ville comme un grand livre d’histoire. La ville se lit, se décrypte, s’interprète à chaque coin de rue. Sa dernière page s’écrit chaque jour. Pourtant son écriture est particulière. Son vocabulaire évolue au rythme de notre langage. Certains mots des pages précédentes peuvent être remplacés au profit d’un nouveau. Certaines pages, voir même des chapitres entiers peuvent être arrachés et jetés dans l’oubli. Certaines phrases peuvent être incomplètes, leur syntaxe ignorée. Seul sans doute, à travers les âges, le sujet de ce récit perdure puisqu’il s’agit de nous. La ville nous ressemble parce qu’elle nous représente. "les sociétés aménagent leur environnement en fonction de l’interprétation qu’elles en font, et réciproquement elles l’interprètent en fonction de l’aménagement qu’elles en font." (A. Berque) La ville se fabrique et se transforme avec l’évolution de nos savoir-faire techniques ou notre ingéniosité, avec les rapports que nous entretenons avec notre voisin, avec nos ancêtres ou avec la nature, ou encore avec l’ailleurs, l’étranger. Nous construisons la ville avec notre prétention ou notre modestie, avec nos utopies et notre hypocrisie. Nos doutes y côtoient nos certitudes, notre imaginaire notre "vénalité". Touches après touches, lentement et inexorablement, nous édifions ensemble le territoire de notre habitation car il s’agit d’une œuvre collective. Nous en sommes à la fois les auteurs et les narrateurs, comme l’ont été nos parents, tour à tour ou collectivement. Habitants, concepteurs, décideurs, les rôles devraient être interchangeables dans un Etat de droits. Mais ce "chef d’œuvre à nous les hommes" (D. Perrault) n’a pas de public. L’habitant de la cité ne peut être seulement spectateur ou cible de marketing. Lui faire jouer ce rôle, qu’il se considère lui-même en consommateur, produit la notion de ghetto. La ville des enfants s’appelle "Disney-Land" ou "Walibi", la ville des vacanciers "Le Club Med", celle de nos grands-parents "hopital gériatrique". Nous avions nos cités ouvrières et celles que nous espérions "radieuses". Au-delà, peut-être, la campagne que nous souhaîtons être entretenue par les paysans. Nous avons la ville que nous méritons: celle aussi des centre-ville et des centres historiques, des grands ensembles, des hypermarchés et des multiplex, des zones pavillonaires et industrielles, des parkings, des rocades et des périphériques. La ville dont nous héritons et que nous lèguerons est le résultat de nos "Plans d’Occupation des Sols", notre grammaire. Cette règle abstraite et confidentielle génère notre environnement vital, le planifie. Mais elle nie le support sur lequelle elle s’applique: le sol lui-même. Ce sol sur lequel se fonde la ville y est réduit à un partage de territoire en surface, découpé par zones. Nous "lotissons". Par ensembles et sous-ensembles, nous rationalisons, identifions et distinguons nos lieux de vie en les spécialisant. La ville devient scientifique et son récit descriptif. Nous nous en excluons nous-même. Sans doute voudrions nous être ailleurs. Peut-être habitants du "paysage". Un paysage d’imaginaires ou nous reconnaissons, pour chaque rituel accompli un ordre poétique. Nous arrêter sur un belvédère ou nous installer dans un enclos, dans une grotte, passer dans une vallée ou une rue, nous assoir contre un rocher dans l’ombre. Ces lieux n'ont pas d'âge, ce sont eux qui accueillent chaque instant d'existence, nos "états d'habiter". Nous cherchons la nature. L’idée de nature: non pas la forêt où la steppe brutes et vierges, mais leurs fragments apprivoisés. Nous voulons y retrouver ce qui semble y exister depuis toujours, hors de nous même: la course du soleil, les couleurs du ciel, la masse du socle tellurique de la montagne, la pente ou l’eau dévalle, l’ombre des feuillages… Nous n’habitons pas la nature mais notre rapport à la nature. Nous désirons aussi l’horizon. Le paysage que nous habitons nous raconte les lumières d’un lointain. Ici une percpective, là une fenêtre, une échappée, un dégagement. Cet ailleurs indispensable à notre sédentarité. Nous habitons ici, aujourd’hui. Mais nous devinons les âges de la cité, le patient ouvrage du temps. Nous vivons la ville en construction, incertaine, en perpétuelle mutation, la ville laborieuse, la ville des ressources de la famille, la ville des échanges… Ce "paysage habité" vit sur la longue durée et nous savons bien que par notre passage nous jouerons un rôle dans cette génèse continue. |
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![]() couverture revue "reflexion faites", oct 98 |
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