Imaginaire, fondation et interprétation
auteur : frédéric bonnet
colloque : Lesnouveaux métiers de l'architecture
lieu : Ecole d'Architecture de Grenoble
édition : 17-18 Février 2000

Imaginaire, fondation et interprétation
mutations
Parler de nouveaux métiers associés au paysage, pour l'architecte, ne doit pas être l'occasion d'entretenir de confusion. Les nouvelles perspectives de l'architecte ne sont pas celles du paysagiste. Je ne parlerai donc pas ici de ceux qui choisissent la double formation, devenant architecte, puis paysagiste.
L'enjeu n'est pas strictement professionnel. Les questions que l'on se pose aujourd'hui sur la grande échelle, le territoire, ne sont pas liées à la distribution des compétences entre les divers métiers de l'aménagement et de la conception de l'espace. Elles se posent aussi bien à l'aménageur, au politique, à l'ingénieur, à l'architecte ou au paysagiste.
Ce court préambule énoncé, il convient plutôt de savoir pourquoi les mots de "paysage", de "territoire" sont si récurrents dans les textes des architectes, dans les programmes des écoles, les publications et dans les pratiques contemporaines.
Ce souci du paysage, sans cesse rappelé depuis 20 ans, correspond sans doute à une crise des outils de fabrication de l'espace, elle même liée à de profondes mutations du territoire: comment travailler, dans la durée, sur la campagne, les lieux périurbains, les lieux nichés entre les grandes infrastructures, les faubourgs, les c¦ur d'îlot peu denses. Objets d'étude pour lesquels les outils traditionnels de l'ensemble des métiers concernés n'ont pas fait leurs preuves, alors même qu'ils pourraient donner encore le change sur la ville dense et continue:
- Le cadre réglementaire (POS) se révèle inadapté comme support d'un véritable projet. Sans logique spatiale, il juxtapose des prescriptions sectorielles non entrelacées. Il n'est pas non plus parvenu à maintenir, ce qui était l'un de ses objets premiers, le contrôle du foncier et d'une certaine spéculation: il l'a fait dans la ville dense, souvent au profit d'un modèle néo-haussmannien, mais a échoué dans les aires périurbaines ou rurales, peu denses et discontinues: le pavillonnaire témoigne bien de cette impasse. L'outil réglementaire est d'ailleurs mis en cause dans ce sens, après près de 25 ans d'amendements successifs.
- L'art urbain, traditionnellement garant du rapport équilibré entre espace public/parcelles privées, n'a pas non plus fait ses preuves: il permet en centre ville de maintenir une cohérence, mais les aires d'interventions périurbaines sont si vastes que l'aménagement d'initiative publique ne peut qu'y être -en proportion visible- plus réduit. Ce n'est donc pas seulement avec la réalisation d'espaces publics que l'on résoudra la question des vastes emprises en mutations: même le pré verdissement, les plantations d'alignement, les grandes infrastructures routières et techniques ne suffisent même pas à former le liant de ces territoires discontinus.
- La gestion "insulaire" du monde des objets, ancrée dans une logique bien adaptée au cadre de production libéral et aux équilibres entre investissements publics et maîtrise d'ouvrage privée, n'est pas non plus satisfaisante: même si l'on pouvait faire confiance à l'architecture -ce qui reste souvent bien exceptionnel- la production d'objets célibataires ne permet pas de constituer une urbanité, le sentiment qu'un partage des lieux, dans l'imaginaire et à travers les pratiques, demeure possible.
L'omniprésence du mot paysage dans le discours et les actes des architectes révèle les nouvelles méthodes de projet qui peu à peu tendent à s'appliquer à tous les territoires en mutation, qui sont aujourd'hui l'enjeu majeur de la conception de l'espace. Quel paysage pour la campagne, qui est de moins en moins l'espace productif agricole, et de plus en plus conçu comme un vaste "parc urbain", territoire toujours expérimental mis en jeu par la civilisation des loisirs? Quel paysage et quelle urbanité pour les bords des villes, les entrelacs des rocades et des ponts, les friches industrielles ?
entrelacement des échelles: horizon, sol, matières
C'est là que les savoir-faire de l'architecte peuvent être aujourd'hui convoqués. Plus qu'inventer une méthode radicalement nouvelle, il s'agit plutôt d'interpréter ce qui a longtemps constitué un fondement de l'architecture: l'entrelacement des échelles. Relier toujours dans une même pensée, un même regard et un même discours ce qui appartient à l'horizon (le lointain, les grands paysages), ce qui appartient au sol -plus proche- (la civilité des voisinages, le modelage de la pente, des chemins et des jardins) et enfin la matière même (assemblages, textures, construction). Ce mouvement donne au projet sa profondeur, au sens le plus littéral comme le plus conceptuel. L'on tentera alors de métisser les différentes échelles de pensée dans un même mouvement, ce qui ne signifie pas -là est véritablement l'enjeu contemporain- le tracé et la maîtrise de toutes choses: intégrer dans le projet la silhouette des monts ou les lignes de la Plaine ne suppose pas de remodeler montagnes et vallées in situ.
Ce croisement des échelles suppose souvent des regards multiples, rassemblés autour du projet: l'architecte n'est bien évidemment pas seul, collaborant avec ingénieurs, paysagistes et aménageurs, ces derniers de mieux en mieux formés et sensibilisés aux problématiques territoriales, paysagères et architecturales. Ce travail conjoint suppose une culture commune qui reste très souvent à inventer. C'est pourquoi je souhaitais parler ici d'imaginaire. Imaginaire non pas dans le sens trop souvent galvaudé d'une condition de l'expression de l'artiste-individu, ou d'une antithèse de la raison et de l'ordonnancement, mais dans le sens d'un corps de référence communes -et l'idée de partage est ici fondamentale- patiemment construit par une transmission raisonnée. Ce que l'on appelle "paysage" est d'ailleurs directement lié à ce fonctionnement imaginaire, comme l'on fort bien argumenté Augustin Berque ou Alain Roger.
imaginaire, interprétation et fondation
L'hypothèse est la suivante: au même titre que la masse des arbres, la ligne des berges ou la silhouette des collines, l'architecture fait partie du paysage. En ceci l'architecte, par le dessin des objets dont il a la charge, n'effectue pas seulement une savante interprétation. Il doit contribuer à inventer, dans la durée, un paysage: c'est dont bien un double travail d'interprétation et de fondation. La compréhension et la transformation du contexte, depuis quelques décennies déjà pilier de l'enseignement dans les écoles, ne suffit pas: il s'agit bien d'inventer d'autres contextes, notamment dans les lieux mutants. Ce processus est patient et souvent partiel, c'est pourquoi il convient de parler de fondation: orientation donnée à un territoire sans en maîtriser nécessairement tout le devenir, mais orientation définitive, inaltérable, modifiant justement l'imaginaire du lieu, transmissible et influençant à son tour les interventions futures. Même si la nature des lieux de leur intervention fut différente, les architectes du début ou du milieu du XX° siècle ont largement contribué à inventer de nouveaux paysages. Je souhaite citer ici la Maison Kauffman (Frank Lloyd Wright): alors que précisément le territoire "sauvage" -american wilderness- est de plus en plus ouvert au regard, au parcours, devient accessible, Wright transforme un vallon et un torrent en un paysage construit. C'est le processus imaginaire issu de cette véritable fondation qui nous permet aujourd'hui encore d'imaginer une cascade ainsi construite: la référence du ravin habité par le bâtiment s'est peu à peu substituée à celle du ravin sauvage. Beaucoup plus près de nous, Adran Geuze refonde à Amsterdam l'imaginaire du port: le quartier "Bornéo" amène sur les quais, en lieu et place des conteneurs, logements et équipements organisés selon la rigueur de ces objets nomades naguère rangés là. C'est bien d'un nouveau port dont on parle: non plus celui des bateaux et des grues, mais celui possiblement habité, où viennent se rencontrer le flux des navires et l'hédonisme de la civilisation des loisirs. A 70 ans d'intervalle, deux paysages ont été ainsi potentiellement refondés, à travers une intervention architecturale donnant site une nouvelle profondeur.
Ce terrain d'expérimentation est ouvert et immense. L'architecte peut et doit y jouer son rôle, avec la responsabilité que l'on devine: celle de ne revendiquer l'écriture architecturale que comme une boîte à outil personnelle -indispensable et précieuse-, et de consacrer son énergie à mettre ensemble les différentes échelles de projet et tout ce qui l'environne: le contexte au sens propre, et le contexte en devenir -instaurer en fait une civilité pérenne entre son intervention et celles qui l'accompagnent. C'est ce que l'on demandera de plus en plus à l'architecte, et non plus seulement d'affirmer sa singularité de concepteur. |
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