42 rue d'Avron 75020 Paris, France Obras architectes, Marc Bigarnet, Frédéric Bonnet

Faut-il renoncer aux jardins (publics) 

 

auteur : frédéric bonnet
ouvrage : revue Urbanisme, n° 343 juillet-août 2005
éditeur : revue Urbanisme

texte en français

La « folie des jardins » n’aurait jamais été aussi grande : les jardineries vendent palmiers et terreau par camions, les heureux éditeurs de guides thématiques nous édifient sur le jardin – de charme, d’eau ou de curé- Une part conséquente du temps libre est désormais consacré au jardinage des prés-carrés périurbains, des terrasses, jardins d’hiver, potagers néo-ruraux.

Certes, cet intérêt renouvelé témoigne certainement d’un désir de renouer avec la nature, ses cycles et ses aléas, un lien égaré. Mais l’engouement se concentre sur la sphère privée et intime, et s’accompagne d’une crise de la représentation collective du jardin, et d’une mutation du « programme » des jardins ouverts au public. Cette transformation bouleverse les modalités du projet1 sur deux des principaux points qui fondent l’idée même de jardin : « l’Art des jardins » ou le cadre de sa fabrication d’une part, l’imaginaire de plaisir et de santé qui lui est associé d’autre part. C’est en soi un autre sujet, qu’il conviendrait de développer, mais la singularité du jardin réside précisément dans l’équilibre subtil qui existe entre la présence sauvage de la nature et sa domestication raffinée et savante. Le rêve fascine dans la mesure où l’ambiguïté demeure entre force fertile et fragilité, entre l’autonomie biologique et le juste effort de l’homme, comme l’effet merveilleux du miracle. Malgré l’engouement contemporain, les jardins privés sont souvent d’une pauvreté végétale famélique, et les jardins publics ne portent plus véritablement l’ambition du rêve.

Bien sûr, il existe encore des jardins qui correspondent à cette nature rêvée et s’inscrivent dans un héritage, même pour les jardins contemporains (Michel Desvigne au Ministère de la Culture, Pascal Cribier sur l’Oise,…) Mais, à part les jardins d’exception –jardins botaniques, jardins de centre-ville, jardins de grands équipements- ces lieux sont plus que jamais privés et fort policés. On y renoue avec la séparation aristocratique de l’espace, la limite n’étant plus liée au pouvoir, mais aux contraintes financières de l’exploitation : si l’on est prêt à payer, guide à l’appui, huit euros pour visiter Vaux-le-Vicomte –soit le prix d’une grande exposition d’art ou d’une séance de cinéma- c’est qu’il nous apparaîtrait finalement saugrenu que la collectivité puisse mettre à disposition, via le paiement de l’impôt, la magnificence et les délices d’un parc d’une telle qualité. Laquelle puissance publique n’a plus qu’exceptionnellement les moyens d’entretenir de manière courante les jardins plus réduits, plus quotidiens des centres-villes.

Premier témoin de crise : l’évolution du rapport au corps et à la sensualité. Le jardin peut-il encore être ressourcement, lieu de plaisirs, d’expériences et de sensations ? Sans doute, mais dans la limite sans cesse plus réduite de ce que l’on semble prêt à négocier avec la nature, qui reste sans jardinage toujours très inamicale. Ainsi, et c’est troublant, ce sont désormais les consultants en qualité environnementale qui préconisent l’éviction des buissons épineux et des plantes dites « allergènes ». On savait depuis bien avant Pline l’Ancien et son « histoire naturelle » que les plantes tuaient ou guérissaient, et que la nature, peut nous mettre en danger incessamment. Mais le cadre quasi réglementaire des recommandations contemporaines est affligeant. Ce ne sont bien sûr pas les conseillers qui attristent mais le fait que nous méritons vraisemblablement le milieu aseptisé qui nous est promis.

Ainsi, pour cesser à jamais d’éternuer, adieu le platane et le peuplier - mais pas les bagnoles, qui de notoriété publique et grâce au zèle des ingénieurs, ne polluent plus ; plus d’églantiers ni d’aubépines, dont les épines sont fatales et déchiquètent les chérubins ; adieu la palette chamarrée des baies plus ou moins toxiques et les oiseaux qui s’en nourrissent, ceci parce que nous avons peu à peu désappris la nature, et ne savons plus distinguer le laurier-rose du laurier et de la rose.

Ne faut-il pas renoncer aux jardins publics ? La nature sans odeurs, sans pollen et sans épines, sans guêpes et sans araignées, la nature réglementaire sans éraflures, bref le climat sans les orages, l’éternel été sans tsunami ni tornades, la nature définitivement pacifiée nous intéresse-t-elle ? Dans le jardin public désormais idéal, les sols sont flexibles et inoffensifs, les plantes éternellement fleuries, la terre ne tâche plus, les arbres attirent les mésanges mais pas les moineaux, les feuilles tombées, jamais glissantes, s’autodétruisent en quelques heures, le soleil brille mais pas suffisamment pour vous exposer au cancer de la peau, les bordures sont avachies, les meubles indestructibles et néanmoins amicaux aux tempes et aux genoux, les clôtures sélectives. Il n’y pleut que la nuit. J’ai l’air de perdre l’esprit ? Mais c’est bien contre cette chair-là, stérile, ennuyeuse, qu’il faut lutter pour que subsiste encore dans un jardin le merveilleux. Plus la commande est publique, et –je vais fâcher- plus elle est concertée, plus on s’approche de cette inconsistance désespérante. Et que l’on cesse de montrer du doigt les décideurs, les normes et le hachoir de la technocratie, les politiques prennent les décisions que nous méritons. Les normes suivent les procès que nous intentons !

Second témoin de crise : le travail.

La fabrication d’un jardin est permanente, étendue dans le temps. Le projet, pour le jardin, commence le jour de la livraison. Chris Younès écrit « le jardin est une école du temps ». En effet. C’est aussi une école du travail, mesuré, continu et savant. Lorsque ce travail n’est pas un hobby ou bénévole, le jardin a aujourd’hui un coût important, et prétendre le contraire est dangereux. Le jardin est un engagement dans la durée. Il a besoin de jardiniers et de savoir-faire, et au delà, d’équipements demandant une maintenance souvent importante et des ressources, comme l’irrigation. Certes, arguant que la nature n’est pas irriguée, et que le choix des plantes doit permettre d’en réduire l’entretien, les jardiniers contemporains ont réussi à mettre en place des jardins plus légers, plus intégrés. Mais cette science n’est pas nouvelle, les traités de jardinage ou d’agriculture, même les plus anciens, sont avant tout des traités d’économie, fixant en toute chose équilibre et mesure. La fascination exercée par les jardins et les écrits de Gilles Clément est précisément liée à l’ambiguïté de la démarche, convoquant à chaque plant l’autonomie de la nature, mais que l’on sent guidée par une science immense et une attention homéopathique et néanmoins soutenue. Les cycles de la nature n’ont pas de caprices, et ces dispositifs doux restituent souvent l’aspect véritable des végétaux selon le cycle des saisons, un peu comme on sait qu’un pré après la neige est brun et jaune, et non vert et fleuri. Mais ce que l’on accepte dans les paysage ruraux, en montagne ou en bord de mer ne se comprend pas toujours en ville, comme si soudainement la rose pouvait fleurir en novembre et le souci en février. L’usage même des jardins publics impose un travail d’autant plus soutenu que la fréquentation fragilise l’équilibre des végétaux, et rend par exemple très difficile la restitution de milieux naturels relativement autonomes. Cette influence du nombre et des pratiques impose donc un travail spécifique de corrections, de réparations et d’accompagnement, travail qui est nouveau dans l’art des jardins et distingue en cela nos squares des jardins persans ou royaux. Or, plus que jamais, c’est ce travail que nous renions. Pourtant l’économie de moyen, d’énergie et de ressources –si consensuelle, si vantée- suppose certainement un développement de l’engagement physique, du travail, de la maintenance des équilibres. Ce devrait être un principe du « développement durable ». Nous n’y sommes pas prêts.

Accordons nos désirs à nos renoncements : il faut se débarrasser des jardins publics, et laisser de généreux mécènes s’installer et offrir le véritable plaisir du jardin, pour quelques euros seulement, ceci selon une charte qualité adéquate et un cadre contractuel assurant chacun contre les regrettables inconvénients de la nature : des certifications idoines, des gardiens formés aux meilleures écoles, fermes avec l’ennemi, amènes avec le client, et des plantes figées dans un éternel chatoiement printanier.

2 illustrations (images numériques couleur au format 2600-1600 pixels)

oasis dans le désert du Sahro, Sud du Maroc

légende : la présence du végétal suppose ici un travail considérable. Peu de technologie, et un engagement de tous les instants pour maintenir l’équilibre entre la fertilité et l’aridité.

jardins collectifs dans le nouveau « éco-quartier » de Viikki, à Helsinki

légende : nouveaux jardins publics ?: ces jardins privés collectifs, entretenus par les habitants de ce nouveau « éco-quartier » (toutefois très branché) de Helsinki, sont-ils envisageables sans une conception très singulière de l’engagement individuel pour l’intérêt public ?

couverture "urbanisme" n°343
1 Enseignant à l’EACF et membre du Gerphau, je tire parti ici des expériences de maître d’œuvre que je partage à l’agence Obras avec Marc Bigarnet.
 
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