42 rue d'Avron 75020 Paris, France Obras architectes, Marc Bigarnet, Frédéric Bonnet

Ville et Nature

auteur : frédéric bonnet
ouvrage : in revue "Urbanisme", septembre 2000, n° spécial sur le thème de la Nature
éditeur :Revue Urbanisme

texte en français

Sommaire:

Natures
Les fleuves ou la métamorphose
L’interstice ou le miracle
La friche ou le labyrinthe
Les parcs régionaux ou l’exil
Les catastrophes ou le cauchemar
Le métissage ou les disparitions

Nature à Alicante
le Parc de la Ereta
La nature présente
La nature probable
La nature désirée
La nature analogue

 

1 - Natures

Parler de nature en faisant l’économie d’un cadrage du mot est périlleux, c’est pour cette raison que le pluriel, semble-t-il, s’impose. Dans les villes comme ailleurs, la nature prend des sens aussi divers que les interprétations du mot: comme une série de phénomènes autonomes, il peut s’agir de la nature violente, celle des inondations ou des tempêtes, que de la nature interstitielle contaminant peu à peu des lieux délaissés, ou encore des grands éléments de paysage, naguère vecteur ou menace — mers, fleuves, montagne - et aujourd’hui culturellement réappropriés, reconquis par les citadins. Mais évoquer la nature dans la ville suppose d’oublier l’évidence du " green ": la nature n’est pas en ville seulement botanique, ni même associée exclusivement au jardin: elle est aussi terre et air, feu et eau: la pluie et les rivières, le sol et la topographie, le climat et les vents. Selon cette hypothèse sont présentés ici six exemples.

Les fleuves ou la métamorphose

Les grands éléments géographiques, tels que patiemment gravés dans l’œuvre d’Élisée Reclus, les océans, rivières, montagnes ou volcans deviennent un nouveau support de développement des villes. Il ne s’agit pas de réaliser parcs et plantations, mais de révéler un nouveau sens pour ces grandes entités, offrant à la cité une respiration, un horizon à la mesure du territoire. Ainsi Londres retrouve la Tamise, 3 siècles après Wren à Greenwich ; Lisbonne se réapproprie, pour d’autres usages, l’horizontale océanique du Tage ; Vienne recherche la Danube proche et pourtant jusqu’à aujourd’hui hors la ville, Valencia détourne le Turia, et construit dans son lit parcs, auditoriums, musées, parcs ludiques.

L’interstice ou le miracle

Dans des villes où la tradition a disposé un réseau de jardins bien architecturés, aux végétaux savamment décalés, la nature réapparaît dans les interstices miraculeux de la promotion immobilière. Ainsi à Paris, le merveilleux jardin dessiné par Agnès Bochet et Laurent Girard, installant au pied du cimetière du Père-Lachaise un marigot planté d’iris et de carex, où l’horizon luxuriant des ailanthes fait oublier que l’on est au cœur d’une métropole. Les illustrations et noms botaniques éparpillés y sont l’occasion d’une découverte. Il s’agit bien d’une autre manière de réaliser des jardins, bien loin du Kew Royal de Banks et de ses serres spectaculaires, une illusion de spontanéité à laquelle on se laisse volontiers prendre.

La friche ou le labyrinthe

Un projet par défaut, une absence de soin ou de dessein laisse la main à la nature auto-organisée , installant un archipel d’émergences sauvages au creux des autoroutes, sur les talus des voies ferrées, au cœur des usines abandonnées. Gilles Clément propose ainsi une carte des friches de l’ïle de France comme le plan d’un jardin discontinu et non intentionnel. A une autre échelle, le projet de l’Emscher Park dans la Ruhr récupère le labyrinthe des friches industrielles pour dessiner de nouveaux usages pour la Vallée.

Les parcs régionaux ou l’exil

Il existe une ville double, une ville-nature " expatriée " hors des limites de la densité: ce sont les parcs régionaux, les forêts domaniales, les plages ou les sommets. Le parc des volcans du Puy de Dôme est un immense parc urbain contemporain : les usages, les infrastructures, les rythmes, la gestion des sols, l’entretien y sont dictés par la ville et les urbains. A Frankfort, le Parc Régional Rhein-Main donne à la cité une autre échelle, de nouveaux bords. Il devient impossible de penser la densité sans un lien avec cet autre lieu, parc géographique, qui lui est associé.

Les catastrophes ou le cauchemar

Les catastrophes rappellent de temps à autre que les villes sont soumises à l’action de la nature, sans que leurs limites ne les protègent : les colossales piles de béton de l’autoroute de Kobé anéanties, l’éxode périodique des villes de Floride et la non-évacuation plus dramatiques des villes voisines des Caraïbes, les tempêtes abattant sans vergogne des tulipiers pluri-centenaires, les volcans soufflant en quelques secondes une trame urbaine. Ces évènements ponctuels fondent aussi notre rapport à la nature, lui donnent un complément de sens indispensable, puisqu’il ne s’agit pas seulement de coulées vertes bucoliques. Plus diffuse dans le temps, la volonté de s’abstraire des conditions naturelles est l’autre versant du même rapport à la nature : Montréal et son dédale souterrain et vitré oubliant la bise et les moins quarante de l’hiver.

Le métissage ou les disparitions

Les villes donnent parfois l’impression de s’être fondues avec la nature. En plein cœur d’Helsinki, les affleurements de granit, les fragments de forêts, les marais infranchissables et les golfes baltiques font croire à un possible métissage. Le mot " luonto " (nature) si souvent convoqué en Finlande est bien ambigu, et l’on oublie presque que cette nature-là, même différente de celle ordonnée dans les parcs d’Alphand, n’en est pas moins singulièrement anthropique. Paradoxalement, c’est dans ces lieux où l’idée de jardin a presque disparue: comme s’il était devenu impossible de mettre en scène, d’intervenir, de régler cette nature-là.

Il y aurait d’autres figures possibles. On devine que ces catégories mouvantes peuvent contribuer à définir le sens de la nature contemporaine, et fondent desseins et projets de ville.

2- Nature à Alicante, le Parc de la Ereta

Á Alicante1 la nature est dorée, aride, rugueuse, friable et saline: sur les pentes de la colline autour de laquelle la ville fut fondée, point de vert, ni de frondaisons, mais le sable solide d’une mer d’âge géologique, où les cristaux de sels et les marnes stériles forment le corps du rocher. Lorsqu’il s’agit, en 1996, de tracer sur ces flancs brûlants et marins un parc urbain, il fallut effectivement se poser la question: quelle(s) nature(s) ici ? Le parc est une conciliation de quatre catégories: la nature présente, la nature possible, la nature désirée, la nature analogue.

- La nature présente est liée au temps, à la très longue durée. Les propriétés du site sont un " état ", maintenant, moment particulier d’une lente fabrication: la pente et les couches du sol, la tectonique et les tracés de l’eau sur la montagne, mais aussi, par le jeu des points cardinaux et l’abri des caps et des sommets voisins, le climat, les vents et la chaleur. Ces propriétés sont temporelles, dynamiques, ce ne sont pas des données absolues si on les place à l’échelle du temps tectonique. Cette nature présente est d’autre part elle-même duale: La pente est à la fois géologique, excavée, terrassée ; les végétaux résultent d’un équilibre entre ceux qui pourraient être sur le site de manière autonome et spontanée et les plantes apportées par la main de l’homme ou sous son influence indirecte: tabacs de jardin, figuiers de barbarie, grenadiers, molènes et euphorbes ;

- La nature probable est liée à la fabrication. Par un apport d’eau ou par des réserves d’eau de pluie, quelques volumes de terre ou de sels minéraux, par le très beau terme d’amendement —comme on amenderait une loi naturelle - des plantes pousseront alors qu’elles n’auraient jamais trouvé ici leur place, modifiant à leur tour l’acclimatation d’autres plantes probables, le sol lui-même et le cours du ruissellement ; Il est ainsi possible, par le travail réalisé sur le sol et l’eau, d’offrir à l’expérience sensible des lieux frais et ombragés, des massifs d’acanthes ou de véroniques bleues, la blanche délinéation des clématites et les mauves du Jacaranda.

- La nature désirée pourrait être liée à l’usage. Le chemin emprunte la pente parfois torride, et appelle rampes et ombrages. Les averses entraînent des flots dans les rues de la ville basse, et les choix pour maîtriser le ruissellement sont d’abord politiques, fixant ici le " degré de tolérance " de la catastrophe probable. Ce rapport négocié de l’homme avec un phénomène que l’on ne peut décrire que de manière statistique et empirique témoigne d’un conception particulière de la nature, là-bas, aujourd’hui ;

- La nature analogue est liée à l’imaginaire, à d’autres lieux ou d’autres temps. Le parc est associé, par approximations successives, à divers lieux géographiques, à diverses natures évoquées en fond ou en ponctuation : les landes maritimes du Cap de Santa Pola voisin, et ses falaises parsemées de palmiers nains, les flancs du cirque des montagnes alentours, les plantes aromatiques, glacis et terrasses ombragées d’oliviers. Plus loin, le jardin des chumberas rappelle le voyage des plantes sud-américaines depuis l’Espagne il y a quatre siècles, les piquants des aloès et des agaves, des figuiers de barbarie, mais aussi du ricin, ou de l’euphorbe candélabre des canaries. Le jardin de l’ange est un belvédère fixé sur l’escarpement calcaire face à l’horizon. Son sol de basalte et les deux dragonniers centenaires évoquent le paysage lunaire des îles Canaries.

Le métissage de ces quatre référents nous permet de proposer un nouveau récit de la nature et du lieu, un récit sensible et imaginaire. La fleur sentie ici ou là, comme un personnage, nous parle du sol et du soleil, du bleu changeant de la mer, de l’ombre de ses voisines ou de l’attente de la pluie. La texture grise et beige du haut des pentes conte le rocher, le sable solide peu à peu digéré par le vent.

lien 1 : projet Alicante

Parc de la Ereta, Alicante: site
1 : projet en cours de chantier de Marc Bigarnet et Frédéric Bonnet, Architectes - réalisation: 2000-2002. Voir info
 
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