Ville et Nature
auteur : frédéric bonnet
ouvrage : in revue "Urbanisme", septembre 2000, n° spécial sur le thème de la Nature
éditeur :Revue Urbanisme

Sommaire:
Natures
Les fleuves ou la métamorphose
Linterstice ou le miracle
La friche ou le labyrinthe
Les parcs régionaux ou lexil
Les catastrophes ou le cauchemar
Le métissage ou les disparitions
Nature à Alicante
le Parc de la Ereta
La nature présente
La nature probable
La nature désirée
La nature analogue
1 - Natures
Parler de nature en faisant léconomie dun cadrage du mot est périlleux, cest pour cette raison que le pluriel, semble-t-il, simpose. Dans les villes comme ailleurs, la nature prend des sens aussi divers que les interprétations du mot: comme une série de phénomènes autonomes, il peut sagir de la nature violente, celle des inondations ou des tempêtes, que de la nature interstitielle contaminant peu à peu des lieux délaissés, ou encore des grands éléments de paysage, naguère vecteur ou menace mers, fleuves, montagne - et aujourdhui culturellement réappropriés, reconquis par les citadins. Mais évoquer la nature dans la ville suppose doublier lévidence du " green ": la nature nest pas en ville seulement botanique, ni même associée exclusivement au jardin: elle est aussi terre et air, feu et eau: la pluie et les rivières, le sol et la topographie, le climat et les vents. Selon cette hypothèse sont présentés ici six exemples.
Les fleuves ou la métamorphose
Les grands éléments géographiques, tels que patiemment gravés dans luvre dÉlisée Reclus, les océans, rivières, montagnes ou volcans deviennent un nouveau support de développement des villes. Il ne sagit pas de réaliser parcs et plantations, mais de révéler un nouveau sens pour ces grandes entités, offrant à la cité une respiration, un horizon à la mesure du territoire. Ainsi Londres retrouve la Tamise, 3 siècles après Wren à Greenwich ; Lisbonne se réapproprie, pour dautres usages, lhorizontale océanique du Tage ; Vienne recherche la Danube proche et pourtant jusquà aujourdhui hors la ville, Valencia détourne le Turia, et construit dans son lit parcs, auditoriums, musées, parcs ludiques.
Linterstice ou le miracle
Dans des villes où la tradition a disposé un réseau de jardins bien architecturés, aux végétaux savamment décalés, la nature réapparaît dans les interstices miraculeux de la promotion immobilière. Ainsi à Paris, le merveilleux jardin dessiné par Agnès Bochet et Laurent Girard, installant au pied du cimetière du Père-Lachaise un marigot planté diris et de carex, où lhorizon luxuriant des ailanthes fait oublier que lon est au cur dune métropole. Les illustrations et noms botaniques éparpillés y sont loccasion dune découverte. Il sagit bien dune autre manière de réaliser des jardins, bien loin du Kew Royal de Banks et de ses serres spectaculaires, une illusion de spontanéité à laquelle on se laisse volontiers prendre.
La friche ou le labyrinthe
Un projet par défaut, une absence de soin ou de dessein laisse la main à la nature auto-organisée , installant un archipel démergences sauvages au creux des autoroutes, sur les talus des voies ferrées, au cur des usines abandonnées. Gilles Clément propose ainsi une carte des friches de lïle de France comme le plan dun jardin discontinu et non intentionnel. A une autre échelle, le projet de lEmscher Park dans la Ruhr récupère le labyrinthe des friches industrielles pour dessiner de nouveaux usages pour la Vallée.
Les parcs régionaux ou lexil
Il existe une ville double, une ville-nature " expatriée " hors des limites de la densité: ce sont les parcs régionaux, les forêts domaniales, les plages ou les sommets. Le parc des volcans du Puy de Dôme est un immense parc urbain contemporain : les usages, les infrastructures, les rythmes, la gestion des sols, lentretien y sont dictés par la ville et les urbains. A Frankfort, le Parc Régional Rhein-Main donne à la cité une autre échelle, de nouveaux bords. Il devient impossible de penser la densité sans un lien avec cet autre lieu, parc géographique, qui lui est associé.
Les catastrophes ou le cauchemar
Les catastrophes rappellent de temps à autre que les villes sont soumises à laction de la nature, sans que leurs limites ne les protègent : les colossales piles de béton de lautoroute de Kobé anéanties, léxode périodique des villes de Floride et la non-évacuation plus dramatiques des villes voisines des Caraïbes, les tempêtes abattant sans vergogne des tulipiers pluri-centenaires, les volcans soufflant en quelques secondes une trame urbaine. Ces évènements ponctuels fondent aussi notre rapport à la nature, lui donnent un complément de sens indispensable, puisquil ne sagit pas seulement de coulées vertes bucoliques. Plus diffuse dans le temps, la volonté de sabstraire des conditions naturelles est lautre versant du même rapport à la nature : Montréal et son dédale souterrain et vitré oubliant la bise et les moins quarante de lhiver.
Le métissage ou les disparitions
Les villes donnent parfois limpression de sêtre fondues avec la nature. En plein cur dHelsinki, les affleurements de granit, les fragments de forêts, les marais infranchissables et les golfes baltiques font croire à un possible métissage. Le mot " luonto " (nature) si souvent convoqué en Finlande est bien ambigu, et lon oublie presque que cette nature-là, même différente de celle ordonnée dans les parcs dAlphand, nen est pas moins singulièrement anthropique. Paradoxalement, cest dans ces lieux où lidée de jardin a presque disparue: comme sil était devenu impossible de mettre en scène, dintervenir, de régler cette nature-là.
Il y aurait dautres figures possibles. On devine que ces catégories mouvantes peuvent contribuer à définir le sens de la nature contemporaine, et fondent desseins et projets de ville.
2- Nature à Alicante, le Parc de la Ereta
Á Alicante1 la nature est dorée, aride, rugueuse, friable et saline: sur les pentes de la colline autour de laquelle la ville fut fondée, point de vert, ni de frondaisons, mais le sable solide dune mer dâge géologique, où les cristaux de sels et les marnes stériles forment le corps du rocher. Lorsquil sagit, en 1996, de tracer sur ces flancs brûlants et marins un parc urbain, il fallut effectivement se poser la question: quelle(s) nature(s) ici ? Le parc est une conciliation de quatre catégories: la nature présente, la nature possible, la nature désirée, la nature analogue.
- La nature présente est liée au temps, à la très longue durée. Les propriétés du site sont un " état ", maintenant, moment particulier dune lente fabrication: la pente et les couches du sol, la tectonique et les tracés de leau sur la montagne, mais aussi, par le jeu des points cardinaux et labri des caps et des sommets voisins, le climat, les vents et la chaleur. Ces propriétés sont temporelles, dynamiques, ce ne sont pas des données absolues si on les place à léchelle du temps tectonique. Cette nature présente est dautre part elle-même duale: La pente est à la fois géologique, excavée, terrassée ; les végétaux résultent dun équilibre entre ceux qui pourraient être sur le site de manière autonome et spontanée et les plantes apportées par la main de lhomme ou sous son influence indirecte: tabacs de jardin, figuiers de barbarie, grenadiers, molènes et euphorbes ;
- La nature probable est liée à la fabrication. Par un apport deau ou par des réserves deau de pluie, quelques volumes de terre ou de sels minéraux, par le très beau terme damendement comme on amenderait une loi naturelle - des plantes pousseront alors quelles nauraient jamais trouvé ici leur place, modifiant à leur tour lacclimatation dautres plantes probables, le sol lui-même et le cours du ruissellement ; Il est ainsi possible, par le travail réalisé sur le sol et leau, doffrir à lexpérience sensible des lieux frais et ombragés, des massifs dacanthes ou de véroniques bleues, la blanche délinéation des clématites et les mauves du Jacaranda.
- La nature désirée pourrait être liée à lusage. Le chemin emprunte la pente parfois torride, et appelle rampes et ombrages. Les averses entraînent des flots dans les rues de la ville basse, et les choix pour maîtriser le ruissellement sont dabord politiques, fixant ici le " degré de tolérance " de la catastrophe probable. Ce rapport négocié de lhomme avec un phénomène que lon ne peut décrire que de manière statistique et empirique témoigne dun conception particulière de la nature, là-bas, aujourdhui ;
- La nature analogue est liée à limaginaire, à dautres lieux ou dautres temps. Le parc est associé, par approximations successives, à divers lieux géographiques, à diverses natures évoquées en fond ou en ponctuation : les landes maritimes du Cap de Santa Pola voisin, et ses falaises parsemées de palmiers nains, les flancs du cirque des montagnes alentours, les plantes aromatiques, glacis et terrasses ombragées doliviers. Plus loin, le jardin des chumberas rappelle le voyage des plantes sud-américaines depuis lEspagne il y a quatre siècles, les piquants des aloès et des agaves, des figuiers de barbarie, mais aussi du ricin, ou de leuphorbe candélabre des canaries. Le jardin de lange est un belvédère fixé sur lescarpement calcaire face à lhorizon. Son sol de basalte et les deux dragonniers centenaires évoquent le paysage lunaire des îles Canaries.
Le métissage de ces quatre référents nous permet de proposer un nouveau récit de la nature et du lieu, un récit sensible et imaginaire. La fleur sentie ici ou là, comme un personnage, nous parle du sol et du soleil, du bleu changeant de la mer, de lombre de ses voisines ou de lattente de la pluie. La texture grise et beige du haut des pentes conte le rocher, le sable solide peu à peu digéré par le vent. |
lien 1 : projet Alicante |