Parcours commenté
auteur : frédéric bonnet, Marc Bigarnet
ouvrage : Palmarès des Jeunes Urbanistes 2005

Ce parcours commun commence en 1993 avec le concours Europan, gagné en Espagne à Alicante.Singulièrement, c’est autour de ce concours d’architecture –mais où la ville est particulièrement présente- que nous engageons une réflexion sur les échelles territoriales du projet et la prise en compte des durées. En 1993, le territoire n’est pas encore omniprésent dans les problématiques des architectes, encore moins les questions plus contemporaines de « développement durable ». Le paysage est le domaine des paysagistes, le projet urbain n’intègre ni les dimensions géographiques, ni l’échelle architecturale. Nous partions d’une question « chez soi en ville », d’architecture urbaine, nous avons réalisé un parc.
Tout le travail de l’agence depuis cette expérience espagnole se concentre sur la réconciliation entre les différentes échelles de projet : penser le territoire avec la matérialité, fabriquer le paysage avec l’architecture –et réciproquement-, allier nature et densité, patrimoine et usages contemporains. Retrouver le lien qui existait entre l’économie du projet –qui en est le moteur, la raison souvent- et la poésie des lieux, leur force imaginaire dans la durée.
Ce travail interroge naturellement les temporalités territoriales : dans tout projet cohabitent plusieurs durées : les permanences géographiques, la lente hybridation des tracés naturels et construits, le temps des décisions et des processus opérationnels, les transformations des usages, les incertitudes des devenirs. Il semble qu’une part importante de la maîtrise de ces durées nous échappe. Mais nous ne croyons pas aux discours de la « complexité » comme modèle théorique. La fragmentation des compétences, les césures entre les différents champs de décision, l’écart entre la longue durée et la part croissante de ce que l’on ne maîtrise plus vraiment rendent certes les interventions difficiles.
La part de travail qui nous revient pour résoudre cet apparent imbroglio a une double inspiration :
- Nous développons des outils pour rendre plus simple et plus lisibles les décisions et les actions. Ces instruments sont des structures thématiques pour le projet. Clairement hiérarchisées, elles proposent une architecture, un ordre, une référence.
- La mise en évidence des correspondances et des équilibres (on pourrait dire des coïncidences) sur un territoire est fondamentale. On pense que tout est disjoint, incohérent. Les impulsions ou les réponses ne sont pas en chaque chose, mais dans l’équilibre, la coïncidence de plusieurs éléments en tension. Une évidence apparaît. La présence de la nature semblait contredire un développement, ils sont soudain alliés. Ces médiations et conciliations sont aujourd’hui l’essentiel de notre travail sur le territoire.
Nous sommes résolument optimistes. Ce travail de décodage, d’associations et de synergies est parfois laborieux, mais nous le proposons quelle que soit l’échelle du projet. L’importance de la concertation croissante, nous pensons même que ce travail de démonstration thématique est opératoire pour le projet architectural.
Ces réflexions sont menées aussi bien à l’agence que dans nos enseignements de projet : nous enseignons tous les deux à l’école d’architecture de Clermont-Ferrand, l’un de nous étant d’ailleurs engagé dans des activités de recherche autour de ces questions. Ce travail se prolonge lors des jurys (participation aux trois dernières sessions de Jury Europan en Espagne, Finlande-Lettonie et Portugal) et par de nombreux textes publiés (éditions de la découverte, revue
« Urbanisme»...)
Le lien fait entre nos différentes fonctions rejoint ici l’importance que nous donnons à ne pas dissocier les échelles de projet. Singulièrement, les exigences environnementales ou le souci du « développement durable » nous imposent sans le dire cet entrelacement des échelles.
Cette posture a aussi nécessité le développement de compétences complémentaires, ou de partenariats spécifiques, souvent adaptés à l’échelle de la mission. Toujours, il s’agit de pouvoir associer des questions habituellement disjointes dans des missions distinctes, par des acteurs différents.
Ainsi, lorsque nous travaillons, en relation avec le SCOTT de Montpellier, sur le développement de 330 hectares de terres encore majoritairement agricoles au Sud-Est de l’agglomération, nous pensons indispensable d’explorer les formes urbaines potentielles jusqu’à faire ressentir l’architecture, le grain du paysage, la nature précise des usages offerts dans les interstices du plan. À grande échelle, la mesure donnée aux aménagements est fragmentaire et fractale : elle donne une stratégie, des hiérarchies possibles, des règles thématiques et non un plan-masse. Mais les potentiels architecturaux et paysagers de chaque fragment sont simulés et développés.
À l’inverse, nous ne pouvons argumenter un projet de logement, un espace public ou un petit équipement sans que ses fondations, son orientation, les choix des matières ou des cadrages ne soient liés au grand territoire, sans qu’ils contribuent, de manière manifeste, à résoudre une question posée par son environnement.
L’architecture est une synthèse, elle consiste à trouver une raison commune à des choix qui aurait pu ailleurs se faire de manière disjointe, les uns territoriaux, les autres constructifs. Sur la table ou l’écran cohabitent le vingtième et le dix-millième, la maquette d’une charpente et les courbes topographiques d’une vallée.
Présentation thématique des travaux
Nous avons organisé la présentation des projets selon cinq thèmes, qui témoignent à la fois des méthodes, des outils et de la nature des missions qui nous sont confiées.
Ces fils d’Ariane assurent pour l’agence la continuité des travaux, et constituent des directions de recherche. Ils sont surtout un cadre de référence commun pour le travail que nous menons, à différentes échelles.
Structures thématiques, pour un récit partagé
Le travail de projet impose une recherche permanente sur les outils de conception et de représentation. Dès le concours Europan (primé en 1993) nous avons proposé des structures thématiques pour organiser le projet. Ces structures ne sont pas de simples moyens de représentation, elles ne se limitent pas à une analyse élément par élément. Ce sont des outils de conception, qui souvent précèdent le dessin proprement dit.
Géométries : temps certains et incertains
L’indétermination semble désormais la règle, comme si la complexité du territoire empêchait tout dessin, toute cohérence de tracé établi dans la durée. Nous croyons au contraire que la géométrie est plus que jamais opératoire. Cette géométrie n’est plus celle des grands gestes classiques, mais elle intègre dans ses plis, ses règles et ses fragments les permanences et les flous du développement contemporain.
Notre travail consiste aussi à distinguer par les tracés ce qui dure et ce qui varie, c’est stable et ce qui est ouvert.
Nature, patrimoine et développement contemporain
La plupart des sites sur lesquels nous avons travaillé allient une mutation forte, autour d’usages contemporains, et une forte présence de la nature et du patrimoine. Cette apparente contradiction est souvent à l’origine de conflits. Pourtant, adosser le développement aux atouts offerts par la présence d’un patrimoine historique et naturel permet bien souvent de dénouer des situations qui resteraient bloquées si on se cantonnait dans une logique de stricte « préservation ». À Versailles, Saint-Denis, Fontainebleau, sur le port du Havre ou le centre historique d’Alicante, nous avons proposé des projets d’aujourd’hui en tirant parti de ces potentiels patrimoniaux.
Pour une économie poétique
Le monde technique dans lequel nous sommes immergés donne parfois l’impression d’être schizophrène : le spécialiste des réseaux cohabite avec le spécialiste des plantes, les niveaux de décision se superposent sans coïncider... Mais cette perception est erronée, espérons-le. La technique n’a pas vocation à séparer, à distinguer les regards. Bien interprétée, elle peut assembler, réunir. Nous travaillons toujours sur l’hypothèse que cet assemblage est possible. C’est un leitmotiv, une règle, une conviction. Nous prenons appui sur les sites historiques où nous travaillons, en mutation contemporaine, et qui constituent souvent de magnifiques leçons de « développement durable ».
Échelles entrelacées : entre matière et territoire
Nous n’associons pas par hasard nos paysages construits et nos études plus prospectives. Ce choix est délibéré, manifeste. Certains travaillent à grande échelle en se limitant à des orientations programmatiques, à un plan et à la mise en place de processus. Dans certain cas, cela peut suffire. Mais nous pensons au contraire que la nature des débats, l’évolution des modes de production et les enjeux environnementaux imposent chaque jour d’avantage d’explorer conjointement la matérialité des lieux et leur stratégie de mise en place. En d’autres termes, l’architecture doit parfois rejoindre l’urbanisme.
Structures thématiques, pour un récit partagé
Structure
Le plan ou les images ne sont pas les seuls moyens de compréhension et de validation du projet. Nous avons ainsi proposé deux « structures » pour une validation progressive, thème par thème.
- une arborescence thématique à Alicante : un objectif, trois thèmes, (temps, matière, fabrication), douze éléments (limites, seuils, infrastructure, vues, affleurement, entretien, matériaux, eau et irrigation, lumière, usages, temps du projet, investissement)
- une matrice interactive, inspirée de la « navigation » hypertexte d’internet., pour le concours « habiter l’an 2000 » à Orly. Des présentations interactives sont réalisées depuis pour la plupart des projets, qui permettent à chacun un cheminement différent dans l’ordre des thèmes.
Stratégies, intensités, durées : établir ensemble un récit partagé
Plusieurs regards, plusieurs lectures cohabitent : architectes, ingénieurs, habitants, élus, techniciens... La structure thématique permet à chacun « d’entrer » dans le projet de manière différente, selon des préoccupations différentes, et de relier son champ de compétence à une cohérence globale. Bien mieux que la perception des images perspectives ou des plans, les structures thématiques favorisent l’appropriation, l’émergence d’un récit partagé.
Ainsi, pour le projet du parc portuaire du Havre, le marché de définition a été l’occasion d’une relecture commune de l’ensemble du site, de la plage à l’estuaire, bien au-delà du périmètre. Ce récit élaboré progressivement était présenté sous la forme d’un site internet spécifique, interactif en séance. Nous associons en particulier dans ces présentations :
- des cartes ou des dessins réalisés à l’agence sur informatique,
- des documents historiques, des images de référence,
- des croquis synthétiques
- des textes, avec plusieurs niveaux de lecture : quelques phrases très simples pour présenter l’essentiel, puis un développement plus technique et plus précis.
Gérer les discontinuités, d’autres outils pour un plan par fragments
Ces cadres thématiques établissement des cohérences entre des lieux ou des actions qui ne sont pas nécessairement contigus. Le plan-masse figurait en tout lieu d’un périmètre donné une réponse spatiale. Or, soit on ne peut plus figer également le dessin de chaque lieu, soit les actions fondatrices du projet correspondent à des impulsions disjointes : le plan-masse, dans ce cas, n’est plus opératoire.
Cette utilisation des cartes thématiques a été en particulier précieuse sur deux projets territoriaux : le plan du Secteur Sud de Castelnau-le-Lez (330 hectares) et le plan des Franges de Ville de Sainte-Genevière-des- Bois.
L’ensemble des cartes ne représentent pas les « impulsions » disjointes ou le degré de discontinuité des points du territoire. Ces cartes constituent une structure cohérente dans le temps, qui se substitue à l’ordre spatial du plan de masse.
Géométries : temps certains et incertains
Fonder, gérer
Nous devons assurer le juste équilibre entre les décisions fondatrices, établies dans la durée, et les décisions à venir, que nous ne maîtrisons pas, et qui s’adapteront à l’évolution des circonstances. Ces deux termes –fonder, gérer- sont complémentaires quelle que soit l’échelle du projet.
Ces deux termes accompagnent depuis 1992 l’évolution du Campus de Rangueil à Toulouse. La structure territoriale et les grandes orientations, jamais remises en doute, s’appuient à la fois sur les grands éléments du paysage –le Canal du Midi, la géométrie de la Nationale ancienne- , la structure orthogonale du site à sa création par Egger en 1969. Sur cette base, toutes les adaptations –deux révisions du POS/PLU, l’arrivée d’une ligne de métro- ont pu se faire grâce aux règles thématiques du plan d’urbanisme.
Garantir la cohérence des tracés par les logiques territoriales
Les tracés les plus pérennes s’appuient sur les logiques géographiques. La topographie, les crues, les pentes, la nature des sols ont toujours fortement influencé les tracés historiques et les établissements humains. Les décisions engagées sur la longue durée doivent s’appuyer sur ces permanences. Ce que l’on appelle à tort « analyse » -en réalité une part indissociable du projet- donne souvent les clefs des dispositifs territoriaux. Ceux qui existent. Ceux que l’on refonde.
Tous les projets de l’agence, même les projets architecturaux, sont l’occasion d’une cartographie : tracés historiques, géographie, etc. Ces éléments sont pour nous partie intégrante de l’argumentaire du projet. Les choix constructifs, les associations de matériaux ou la nature des cadrages même s’inspirent souvent de ce premier travail.
Règles de tracés pour limites indéterminées
Les territoires périurbains ou suburbains ont des structures hétérogènes et fragmentaires, interstitielles, où l’assurance de la maille, de l’îlot ou des grandes pièces urbaines sont souvent inopérantes. Leur évolution dans le temps est aussi difficile à définir. Comment exprimer et cadrer ce « flou », ces bords mouvants, ces limites auxquelles il faut laisser un jeu, une marge d’interprétation.
Plusieurs outils peuvent être mis en place.
- Un « plan programme » pour le secteur Sud de Castelnau, dont les vibrations suggèrent à la fois les dominantes et les variations ;
- les règles du jeu établies à partir d’un élément de paysage (les « jetées » à Orly) : on peut déplacer les jetées, en changer le nombre, mais la cohérence d’ensemble demeure.
- Sur le Campus de Rangueil, une maille « lâche »striée par les allées est-ouest et les cours nord-sud permet toutes les adaptations possibles, comme sur une matrice, en préservant les perspectives et les flux continus.
- Dans la zone d’activité « Jean Mermoz » à Castelnau, les plateformes sont des îles dans un même paysage continu. Elles concentrent tous les équipements (voies, stationnement, bâtis et annexes) et laisse libre le sol alentour.
Nature, patrimoine et développement contemporain
Nature(s) contemporaines
La « nature » si souvent convoquée n’est pas univoque, elle renvoie aujourd’hui à des représentations, à des agencements et à des phénomènes multiples. Nous devons déjouer les pièges d’un recours trop fréquent et souvent simpliste à la Nature et contribuer à éclaircir la diversité de ses mises en situation. Aujourd’hui, la présence forte de la nature dans un pôle d’échange, en lisière de ville, sur un site industriel ou dans un quartier résidentiel assez dense n’est plus un antagonisme, mais une exigence et une chance.
Quatre exemples parmi les projets de l’agence, où l’idée de nature est déclinée, et qui correspondent à quatre relations contrastées avec la nature :
- La ZAC Monges à Cornebarrieu : les logements sont concentrés sur des « plateformes » au milieu d’un grand paysage reprenant le caractère agricole des lieux. (projet en association avec Bruno Fortier et Michel Desvigne)
- Castelnau-le-Lez : les vastes terrains agricoles des vignes APC sont exploités comme un horizon : on habite ici au bord de la campagne comme sur un littoral. L’activité agricole est partie prenante de l’aménagement urbain, et son domaine ouvert comme un nouveau type d’espace public, diffus, territorial, étendu.
- À Fontainebleau, la ville retrouve des liens avec la forêt dont elle a été séparée. La route devient un élément du paysage, commun aux deux univers urbain et forestier, dans la tradition des grandes allées classiques.
- Au Havre, la présence des bassins dans un site industriel offre à la ville dense, en son sein, l’horizon marin. Ces respirations aquatiques sont réappropriées dans un parc portuaire.
Nous prolongeons ce travail par une production d’articles théoriques et une participation au laboratoire de recherche « Gerphau » basé à l’école d’architecture de Clermont-Ferrand.
Paysages : une incessante fabrication
L’expérience espagnole a sans doute influé sur notre perception du patrimoine, puisque les interventions contemporaines apparaissent au-delà des Pyrénées plus évidentes, dans des sites tout autant marqués par l’histoire. Ici, défendre l’idée d’un paysage en constante création n’est portant pas impossible. Les acteurs chargés de la préservation de la nature connaissent bien le rôle des activités de l’homme (la forêt de Fontainebleau contée, parcourue, exploitée). Ceux en charge du Patrimoine sont les mieux placés pour restituer les étapes d’une patiente et toujours progressive stratification. Intégrer de nouveaux dispositifs ou de nouveaux agencements dans la logique générale de ces actions et de cette stratification est une part importante de notre travail. Dès lors, lorsque le développement ne signifie plus rupture, les transformations sont possibles.
Nous avons ainsi travaillé près de deux ans avec le ministère de la culture à Versailles pour un projet, initié par la ville, devant réunir l’avenue de Sceaux et le pôle d’échange Versailles-Chantiers à travers des étangs réalisés par Gobert vers 1670.
Paysages : un effort permanent
Le contrepoint de cette lente élaboration, -leçon de l’histoire, et, plus récemment convoquée, de l’agriculture- est la prise en compte du travail nécessaire pour le maintien des paysages et des infrastructures. Cet effort permanent est aujourd’hui au cœur des questions posées : quels moyens mobiliser ? qui gère ? comment optimiser l’entretien sur des territoires périurbains très vastes, où les logiques de parcs sont désormais inaccessibles ?
Nous avons initié un travail à partir de l’agriculture et de la forêt à partir de nos expériences en Finlande dès 1990. Les modes d’exploitation forestiers et agricoles peuvent être utilisés sur des paysages interstitiels et au fort potentiel urbain. C’est cette hypothèse que nous développons à Castelnau-le-Lez, près de Montpellier.
D’autre part, nous intégrons toujours dans les projets des « stratégies de maintenance », ceci depuis le projet de parc terminé en 1993 à Alicante. Nous avions dès le départ, avant même les premiers dessins du dispositif, négocié les principes de répartition des efforts : un jardinage intense sur de faibles surfaces, un effort plus extensif sur les versants plus étendus de la colline.
Pour une économie poétique
Histoire, géographie, économie
Le premier enseignement nous est donné par l’histoire, notamment celle du paysage. En effet, la plupart des lieux aujourd’hui patrimoniaux, respectés et préservés, furent en leur temps des mutations ou des blessures. Quels outils étaient mis en place pour que des transformations aussi radicales que Versailles, le port du Havre ou le bassin de Fontainebleau, où nous avons travaillé, apparaissent aujourd’hui comme de magnifiques dispositifs? Il faut tirer parti aujourd’hui de quelques-uns des principes qui en assurent la pérennité : économie de moyens, logiques territoriales, qualité constructive, force de la figure géométrique.
Presque tous les sites où nous avons travaillé contiennent un élément historique ou naturel dont le rôle est modifié aujourd’hui, et devient un atout : les bassins portuaires un horizon pour un par cet de nouveaux logements (le Havre), des champs un parc pour l’habitat (Monges), une colline vierge un parc pour la ville (Alicante), des bassins de Louis XIV un étang de drainage pour un plateau et une ressource pour une activité industrielle (Saclay), le canal du midi un repère pour un Campus (Rangueil), un fleuve une ouverture pour le développement d’une ville trop liée à son aéroport (Orly),etc.
Techniques, mesures, amendements
Les investissements strictement « qualitatifs » dévolus à la mise en scène ou à « l’embellissement » des lieux ne dominent pas aujourd’hui. Bien souvent, nous intervenons à partir d’un programme ou de questions à l’origine très techniques (la sécurité d’un site industriel, la Loi sur l’Eau, l’amélioration des flux d’un réseau,...). Mais comme le bassin de Fontainebleau était avant tout un ouvrage de drainage devenu un sublime plan d’eau, l’effort consiste à donner à l’investissement sa juste mesure, et à « amender » l’ouvrage pour fonder un lieu, résoudre une question plus complexe, renforcer un paysage, en faire un élément emblématique.
Nous avons initié cette démarche à Alicante, transformant le caniveau de recueil des eaux pluviales au pied de la colline -indispensable poursauvegarder le centre historique menacé par les orages- en jardin et en chemin.
« Développement durable » ?
Nous manipulons toujours avec prudence le terme de « développement durable » aujourd’hui récurrent. Même ambigu, ce terme est en devenir, il doit être collectivement exploré et précisé. Notre rôle d’architectes, sur les questions territoriales, est de contribuer à ces débats. Ce que nous venons de préciser nous paraît singulièrement important : les liens entre histoire, nature et développement sont, en bien des paysages, une véritable leçon de « développement durable » ; la compréhension dynamique des territoires, en constante transformation, et la mise en évidence des différentes durées en jeu ; l’économie de moyens dans les aménagements cherchant toujours l’optimisation des investissements, la prise en compte revendiquée et mesurée du travail nécessaire à la maintenance des sites, l’interprétation des logiques géographiques et des grandes permanences...
Nous insistons aussi sur le fait que la méthode elle-même, notamment l’approche thématique, renouvelle le dialogue autour du projet. Si la « concertation » est une composante du développement durable, le projet doit pouvoir offrir une structure de pensée et de débat qui dépasse l’image et l’instantané.
Échelles entrelacées : entre matière et territoire
Résistances et ressources
La pensée à l’échelle du territoire comme à celle de la matière impose tout d’abord une éthique commune : l’un comme l’autre constituent des ressources, et opposent des résistances. L’optimisation et l’utilisation de ces ressources, et le parti tiré des résistances constituent l’un des fondements du projet. Il faut revendiquer le sens de la mesure, l’attention apportée aux caractéristiques physiques de la matière comme à celles du sol naturel et/ou construit sur lequel on intervient.
C’est une attitude, mais aussi des compétences, c’est une position associée à des savoir-faire. Nous défendons ce double rôle dans les projets.
Échelles entrelacées
De manière encore expérimentale, puisqu’aucune mission en le prévoit vraiment, nous explorons très en amont des dimensions architecturales, même s’il s’agit d’une mission de cardage très prospective. Cela revient à modifier les temps du projet, et à retrouver les logiques des ouvrages d’art ou des parcs : lorsque l’on pense un chemin, on peut simultanément envisager son profil en long, son impact dans l’épaisseur du site (échelle kilométrique, territoriale) et les variations de son profil en travers (au 1 :20).
Nous étendons cet entrelacement propre aux infrastructures à des simulations de dispositifs architecturaux. Ceci permet :
- d’enrichir le dialogue avec les décideurs en initiant très tôt la réflexion sur les qualités architecturales des lieux (extérieurs et bâtis) ;
- d’éviter l’écueil du plan-masse : on peut associer des définitions typologiques très précises avec des cartes très fragmentaires et stratégiques, fixant des règles de disposition (type fractales) entre les deux dimensions, sans avoir recours au plan de masse. C’est ce que nous avons fait à Castelnau.
Champs disciplinaires
Aborder ainsi des dimensions très différentes à chaque phase du projet suppose une méthode particulière. Les marchés de définition nous offrent un cadre très adéquat. D’autre part, l’équipe et ses compétences doivent être adaptées en fonction. Si nous développons en interne des compétences propres pour associer ainsi la dimension territoriale et la dimension constructive, nous les renforçons avec nos partenaires d’autres champs disciplinaires. Le travail avec paysagistes, ingénieurs, ingénieurs agronomes ou concepteurs lumière est d’autant plus performant que leurs compétences ne sont pas convoquées successivement et de manière disjointes, mais collectivement et selon des aller-retour permanents.
Pour des raisons contractuelles propre à l’Espagne, toute la partie « études » de notre premier projet de parc a été effectuée sans paysagiste, ce qui nous a obligé –nous en avions le temps- à une formation plus précise dans ce domaine. Nous avons par contre développé dans les autres projets des collaborations multiples. |